Avec notre envoyé spécial, sur les traces du Kampuchéa démocratique (épisode 1)
Carnet de route
Chers globe-reporters, chères globe-reportrices,
Je vous écris depuis la terrasse de Synoune qui a été ma protectrice et nourricière pendant une bonne partie de ce séjour. J’ai laissé mon sac à dos à l’hôtel le temps de manger un morceau, faire une jolie photo d’elle avec un de mes vieux appareils photo avant de partir pour l’aéroport.
Comme c’est tout le temps le cas lorsque je découvre un nouveau pays, j’ai l’impression de le quitter en me posant beaucoup plus de questions qu’en y arrivant. Et c’est d’autant plus vrai au Cambodge où je ne comprends pas la langue khmère et où il ne reste plus que quelques centaines de milliers de francophones dans un pays de près de 18 millions d’habitants. J’ai éprouvé une grande frustration de n’avoir pu communiquer avec tout le monde et notamment avec les gens de peu, paysans, ouvriers, vendeurs à la sauvette qui forment la majorité dans ce pays.
J’aurais surtout aimé comprendre comment un pays se relève d’une tragédie comme celle vécue un demi-siècle plus tôt sous le régime des Khmers rouges pendant lequel près d’un quart de la population a été assassinée par les moyens de la famine, des exécutions ou des maladies. Chaque personne la porte encore en elle, bourreaux ou victimes qui vivent ensemble encore aujourd’hui.
Je crois aussi qu’il est difficile de comprendre le Cambodge d’aujourd’hui sans tenir compte de ce drame comme vous avez pu ou pourrez le constater dans quelques-uns des reportages que vous m’avez commandés.
Parce qu’ils appartenaient à l’élite, beaucoup des Cambodgiens francophones ont été assassinés sous le régime khmer rouge ce qui explique en partie :
– la marginalité de la langue française au Cambodge aujourd’hui,
– la consommation d’insectes qui est une pratique héritée des famines provoquées par ce régime,
– l’art et la culture qui ont été très affectés, notamment la cuisine ou la façon de se vêtir,
– près de 90% des musiciens et 80-90% des danseurs du Ballet royal ont été tués, entraînant la disparition quasi totale de formes d’art transmises oralement sans parler de la destruction d’instruments et d’enregistrements.
La musique et la danse traditionnelles n’ont survécu que par des transmissions secrètes ou dans la diaspora (voir interview de Sylvain LIM).
De trop rares images ont été prises ou filmées pendant cette période dont il ne reste que peu de traces visibles dans le paysage.
Dès le lendemain de mon arrivée, je me suis rendu dans les deux lieux de mémoire emblématiques du régime des Khmers rouges : la prison de Tuol Sleng aussi appelée S21 et le site de Choeung Ek, lieu d’exécution et charnier de prisonniers du Kampuchéa démocratique, nom officiel du Cambodge entre 1975 et 1979, alors dirigé par les Khmers rouges.
J’y ai ressenti de l’effroi et en suis ressorti avec toujours plus de questions malgré tous les livres que j’ai lu et continue de lire à ce sujet.
À suivre…
Janvier 2026
Sources photographiques
Dans le musée du site de Choeung Ek, carte représentant l’expulsion de la population et des centres urbains en avril 1975 © Globe Reporters
Au musée du site de Choeung Ek, quelques-unes des rares photographies prises pendant la période du régime des Khmers rouges © Globe Reporters
Dans le musée du site de Choeung Ek, exemples de vêtements typiques portés par les Khmers rouges © Globe Reporters
Photographie de sept des huit seuls survivants de la prison de Tuol Sleng lors de l’arrivée des troupes vietnamiennes dans Phnom Penh le 7 janvier 1979 © Globe Reporters